Le picking par Patrice JANIA


Voici la conférence intitulée "Histoire illustrée de la technique du picking" de Patrice JANIA  donnée le 10 décembre 2011 au conservatoire.
Les notes en rouges sont les titres des morceaux à écouter.

I    Définition :

Traduit littéralement, “picking“ signifie “en pinçant“.

Le picking engloberait alors toutes les façons de pincer les cordes. Aux doigts (finger picking), au médiator (flat picking), dans tous les styles, du classique à la musique folk, et aussi loin que l’on puisse retracer l’existence un instrument à corde(s)… pincées(s) ! Mais la définition du picking associe la technique à un répertoire, à un style : essentiellement, le folk américain ainsi quune manière de jouer le blues. Le thumb-­‐ picking, qui nous intéresse aujourd’hui, fait référence à cette façon d’alterner systématiquement les basses de la guitare avec le pouce tout en jouant le chant sur les cordes aiguës, comme la combinaison de la main gauche et de la main droite d’un pianiste jouant du ragtime.

Ce mouvement perpétuel est moins permanent chez les guitaristes actuels. On parle alors de guitare “fingerstyle“, pour faire référence à cette évolution du picking qui se libère à la fois de ses contraintes techniques et stylistiques.

 

II  – Origines :

Il est difficile de dater avec précision l’origine du picking, tel qu’on l’entend par sa définition évoquée plus haut. En effet, fin XIXème déjà, de nombreux guitaristes noirs jouaient le blues en utilisant une forme de jeu aux doigts qui s’apparente à cette technique. Deux grands courants sont nés de cette période : un blues énergique dans lequel la technique de la main droite a une importance manifeste. Les tonalités de E, D, ou A, qui utilisent beaucoup les cordes à vide constitueront ce qu’on appelle (sans que ce soit péjoratif) le blues rural, les tonalités de C, G, plus techniques, définiront le blues urbain. Ces musiques seront longtemps jouées par des guitaristes noirs. D’un autre côté, on voit apparaître un jeu aux harmonies plus élaborées parcourant les musiques folk, tout comme le ragtime ou le jazz. C’est ce type de jeu qui deviendra le picking tel qu’on l’entend aujourd’hui.

 

S’il convient d’établir une chronologie, le premier à jouer du picking d’une façon proche de sa forme actuelle fut probablement Arnold Shultz (1886-­‐1931), mineur, noir, originaire du comté d’Ohio, au Kentucky. Dans les années 20, de nombreux jeunes musiciens recherchaient sa compagnie, parmi lesquels le jeune Bill Monroe (1911-­‐ 1996), le futur “père“ du Bluegrass, qui verra en lui une influence déterminante, ou encore Kennedy Jones (ou Jonesey).

 

Kennedy Jones (1900-­‐1990), guitariste et compositeur, est un pionnier dans le domaine du thumb-­‐picking. Il se réclamait d’être le premier à utiliser un onglet au pouce à la guitare (l’onglet étant jusqu’alors utilisé pour le banjo ou la guitare hawaïenne). Il enseignera dès 1925 le style de Shultz à Mose Rager (1911-­‐1985), alors âgé de 14 ans.

 

Mose Rager est considéré comme l’un des pères fondateurs du picking, connu alors comme le “son Mulhenberg“ du Kentucky. Il est le prédécesseur direct de Merle Travis (1917-­‐1983). S’il n’existe aucun enregistrement d’Arnold Shultz, on trouve quelques documents audios et vidéos de Mose Rager.


III  Naissance du picking moderne :

Merle Travis est le guitariste qui a révolutionné le picking. Son adaptation de ce style porte son nom, “Travis picking“. Sa technique utilisait le pouce et l’index seulement, et faisait office d’accompagnement élaboré à ses chansons. Il a composé de nombreuses pièces instrumentales devenues des classiques du répertoire. Sa carrière a été très dense. D’enregistrements en show télévisés, il était le guitariste de picking le plus prisé, la référence.

(Nine Pound Hammer).

 

Le label RCA Vicor, à la recherche de quelqu’un pouvant rivaliser avec le talent de Merle Travis, alors chez son concurrent Capitol Records, découvrit Chet Atkins lors d’une émission de radio. A cette époque, Chet devait jouer un morceau différent au début de chaque programme quotidien. Un défi qui lui permit d’élargir son répertoire et sa conception de l’arrangement. Fortement influencé par Mose Rager et Merle Travis, Chet Atkins (1924-­‐2001) a combiné leurs styles à des influences jazz et classiques. C’est lui qui a développé le picking moderne. Il a par ailleurs contribué à populariser cette technique dans le monde entier.

(Copper Kettle, Drive In)

 

IV  Marcel Dadi :


En France, Marcel Dadi (1951-­‐1996) rendait hommage à Chet Atkins dès son premier album en 1973 avec le titre “Song For Chet“. Leur amitié a permis à Chet Atkins de se produire à plusieurs reprises en France.

(Song for Chet, Swingy Boogie).

Des générations de guitaristes folk doivent à Marcel Dadi de connaître et d’apprécier les pionniers du picking :

Jerry Reed (Hubbard, 1937-­‐2008) (The Claw),

Doc Watson (1923) (Deep River Blues, Doc’s Guitar)

Au dos de son troisième Vinyle, on lisait une dédicace de Stephan Grossman (1945). Grossman a développé un catalogue quasi encyclopédique sur la tendance blues et folk blues du répertoire picking. Moins populaire car contraint dans un style identifiable, ce répertoire n’en est pas moins vaste. Il a connu un développement parallèle à celui du thumb-­‐picking Kentucky Style. Ses pionniers étaient Blind Blake (1893-­‐1933) (West Coast Blues), Rev. Gary Davis (1896-­‐1972) (Candy Man), Big Bill Broonzy (1898-­‐1958) (Hey hey). En Angleterre dans les années 60, Davey Graham (1940-­‐2008) s’empare de cet univers et l’agrémente de couleurs plus jazzy, influence majeure d’une lignée de guitaristes picking d’un genre nouveau, parmi lesquels Bert Jansch (1943-­‐2011) et John Renbourn (1944). Renbourn ira même jusqu’à inclure des passages inspirés de musique ancienne, ou encore des couleurs celtiques.

Bert Jansch (Anji), John Renbourn (Judy).

 

Beaucoup de guitaristes doivent à Marcel Dadi d’avoir pu se frotter à leurs premiers instrumentaux dans ce style grâce à sa célèbre méthode (1973). Il a développé l’écriture en tablature, rendant ainsi le jeu de l’instrument accessible à tous. Les premiers exemples de tablatures accompagnaient le 33T de Steve Waring et Roger Mason (La guitare américaine, l’Anti-­‐méthode de guitare), mais l’écriture rendait les pièces difficiles à déchiffrer. Leur inspiration était moins fondée sur le picking Kentucky Style que sur le folk traditionnel américain.

Steve Waring (1943) (Annegramme),


V    Le picking aujourd’hui :

Aujourd’hui, cette technique fait partie intégrante du jeu de nombreux groupes de variété française et internationale.

Mark Knopfler, guitariste du groupe Dire Straits, enregistra un CD en duo avec Chet Atkins et participa à la vidéo “Chet Atkins and friends“, rendant hommage à sa première influence. De Bob Dylan à Joan Baez, les Eagles, les Beatles, Simon and Garfunkel, Leonard Cohen, mais aussi Jean Jacques Goldman, Francis Cabrel, Maxime Le Forestier,… La plupart des guitaristes acoustiques actuels utilisent régulièrement le picking, mais essentiellement pour s’accompagner.

 

En picking instrumental, la scène actuelle accueille de nombreux artistes de tous horizons. Voici quelques artistes qu’il est bon de connaître (cette liste ne se veut pas exhaustive…) :

US : Muriel Anderson, Stephen Bennett, Tom Bresh ; Belgique : Jacques Stotzem ; Allemagne : Peter Finger, Laurence Juber ; Italie : Franco Morone, Pietro Nobile ; France : Alain Giroux, Pierre Bensusan (Gavottes : De Triport à Fublaines), Michel Haumont (Adirondacks) ; Australie : Tommy Emmanuel (Windy & Warm)

 

Issues du thumb-­‐picking (boom-­‐chick), de nombreuses approches ont vu le jour depuis que l’instrument et son répertoire se sont popularisés. Les guitaristes ont fait preuve d’imagination, important des techniques jusqu’alors réservées à la guitare électrique (tapping, sweeping). Le picking s’interrompt au profit d’arpèges, de battues, le style est moins strict et les musiciens plus attentifs aux nuances, à la variété des paysages sonores. On reprochait souvent au picking son aspect répétitif. Cette nouvelle manière de jouer le picking s’appelle plus généralement le fingerstyle, et permet d’y inclure tous les styles.